Remobiliser les jeunes : du décrochage au nouveau départ

Parfois, les lignes toutes tracées entre formation et emploi s’effacent. L’avenir devient alors une « carte blanche », un espace vide où le jeune ne se sent ni invité, ni capable de se projeter. Face au sentiment d'échec, comment restaurer l'élan ? 

Publié le 4 juin 2026

00:00:01 Floriane BURSIN HAMDI (Animatrice)

Nous traçons des lignes, du diplôme à l'emploi, de la formation à l'insertion. Parfois, elles sont droites, parfois ce sont des virages bienvenus, et parfois… pour certains jeunes, les lignes s'effacent. L'avenir devient comme une carte blanche. Pas d'interdit, pas d'invitation. Alors, comment tracer ensemble des repères qui donnent envie d'avancer ?

00:00:21 Générique

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00:00:34 Floriane

Nous recevons donc Mélissa Kassouri, 

00:00:38 Mélissa KASSOURI (Intervenante 1)

Bonjour.

00:00:39 Floriane

Chargée d'orientation et formation, coordinatrice de l'action Avenir en main à la Mission Locale de Givors, et Élise Ferret…

00:00:49 Élise FERRET (Intervenante 2)

Bonjour !

00:00:50 Floriane

Chargée d'orientation et d'insertion professionnelle, responsable du dispositif Objectif Réo à l'Université Lyon 3. Toutes les deux portent des projets de remobilisation. Alors voyons voir comment elles pensent et conçoivent ces dispositifs qui visent à redonner du sens à la question de l'avenir. Avenir multifacette où le terme « professionnel » tient une grande place. 
Pour commencer, parce que la perte de sens peut amener à décrocher, qu'est-ce que ça veut dire « décrocher » ? On a souvent en tête des jeunes de moins de 18 ans, ni en emploi ni en formation, mais est-ce que c’est vraiment que ça ?

00:01:17 Mélissa

Un décrocheur, ça peut être un jeune de moins de 18 ans ou pas, qui, souvent, est en isolement, qui est isolé. Et c'est des jeunes qui perdent du sens dans ce qu'ils font et qui, petit à petit, sont absents dans les cursus qu'ils suivent, sont là, mais… plus vraiment investis.

00:01:32 Élise 

Effectivement, à l'université – puisque moi, j'ai vraiment le prisme de l'université – certains ont effectivement des problèmes familiaux, des problèmes de santé, qui se retrouvent dans un environnement où ils sont plus ou moins éloignés de chez eux, où ils se sont dit que ça leur plaisait, ils sont partis avec des idées, et finalement, ce n'est pas du tout ce qu'ils attendent. C'est très déstabilisant. Et effectivement, ils ont un Bac – nous, ceux qui rentrent à l'université ont tous un Bac – mais derrière, ils décrochent, avec un Bac sans valider une L1, L2 ou même sur des BUT également.

00:02:04 Floriane

Et quand on parle aux jeunes de leur insertion professionnelle, quelles sont leurs premières réactions ? Quels sont peut-être leurs a priori également concernant le monde du travail, Mélissa ?

00:02:12 Mélissa

Quand on va parler aux jeunes de leur insertion, déjà, on va commencer par leur parler de leurs besoins, leur projet professionnel, pour chercher un investissement, une motivation. Les jeunes qui viennent nous rencontrer, c'est qu'ils veulent travailler pour avoir un salaire. Et puis, petit à petit, on se rend compte qu'ils ont quand même des a priori avec le monde du travail. Parfois, de la contrainte parce qu'on va leur demander de réaliser des choses comme ils ont pu le faire à l'école : on leur demande de faire des devoirs. Donc dans l'emploi, c'est un peu pareil : il y a des tâches à réaliser, donc ça peut être contraignant. C'est aussi beaucoup de méfiance. Mais… la méfiance, ça peut être aussi un manque de confiance en eux, parce que c'est des jeunes, donc ils ont peu d'expérience professionnelle, ce qui a du sens. Ça peut être aussi une difficulté à se projeter et à faire des choix, le bon choix. Et la peur de se tromper et de s'investir dans quelque chose qui ne va pas durer.

00:03:03 Élise

À l'université, on a des étudiants qui ne pensent pas au projet professionnel. Alors, certains arrivent avec plein d'idées, notamment on voit souvent sur nos étudiants en droit qui arrivent pour être avocats, pour aller sur des grandes carrières. Ils s'imaginent que tout est tracé. Et puis d'autres qui font des études parce qu'il faut faire des études, parce qu'il faut un bac plus 5. Mais derrière, qu'est-ce que je vais en faire ? Je ne sais pas. J'aime bien les lettres, j'aime bien les langues, donc j'y vais. Mais je n'ai pas de projet défini. Et c'est vrai que c'est compliqué, puisque sans projet, au niveau de l'université, au niveau des licences… s'est des choses qui sont très, très larges. C'est beaucoup de connaissances générales qu'on leur donne dans les licences. Et sans projet, ils se retrouvent à se dire, voilà, là, je suis là, mais ça ne me plaît pas et j'ai pas de but en fait, derrière, ça les pousse pas à avancer.

00:03:48 Floriane

Et toutes les deux, vous pilotez donc des dispositifs de remobilisation. Le terme peut être évocateur, mais est-ce qu'on pourrait quand même l'expliciter Qu'est-ce que c'est ?

00:03:55 Mélissa

Donc un dispositif de remobilisation, c'est une action qui va rendre le parcours des jeunes dynamique. On va essayer de redonner une dynamique sur leur parcours personnel tant que professionnel. C'est un parcours où on va redonner aux jeunes un certain cadre. Des repères qu'ils auraient pu perdre. C'est un parcours où ils vont retrouver du lien, avec souvent un groupe de pairs. L'objectif, en fait, de ces dispositifs de remobilisation, c'est de redonner confiance aux jeunes. Le décrochage, c'est vécu comme un échec. Ça peut être vécu comme un échec. Qui dit échec, dit manque de confiance par la suite. Une fois qu'on a instauré ce climat de confiance, on peut l'emmener vers d'autres projets. Mais c'est rompre cet isolement et recréer une routine qu'ils auraient pu perdre par rapport à ce qu'ils faisaient avant.

00:04:35 Élise

C'est exactement ça. On a des étudiants qui se lancent sur un diplôme, qui disent « c'est ce que j'ai choisi, c'est ce que je veux faire » , et se retrouvent « ah bah non, c'est pas du tout ce qu'il me faut, je vais perdre une année, je suis en échec ». Et effectivement, c'est vraiment leur redonner confiance, ces dispositifs. Et c'est ce qui ressort après, sur les différentes enquêtes que nous on peut faire sur nos dispositifs : ils ont repris confiance.

00:04:58 Floriane

Mélissa, pouvez-vous nous donner un aperçu d'avenir en main Comment ce dispositif est-il construit, et surtout ? Quels sont les ressentis des participants ?

00:05:08 Mélissa

L'objectif de cette action de remobilisation destinée aux décrocheurs, c'était d'approcher les jeunes avec une action socio-culturelle. Donc les jeunes ont pu participer à des ateliers de boxe libératrice, ils ont fait de l'équithérapie, ils ont fait des maraudes, et puis ils ont aussi travaillé la confiance en soi par l'approche du corps, j'ai envie de dire. Prendre conscience de son corps, du bien-être. Donc avec la compagnie Second Souffle, par exemple, il y avait des ateliers sur « Si je suis bien dans mon corps, je suis bien dans ma tête ». Et puis, ils ont aussi travaillé sur des débats, en fait, des questions qui leur semblaient importantes. Ils ont noté ce qui les animait sur des cahiers. Donc, c'était libérer aussi la parole, donc des ateliers d'expression. Donc, sur cette action, en fait, le but, c'était de redonner un rythme, de redonner confiance aux jeunes, de créer un groupe de jeunes et d'emmener ensuite les jeunes vers des dispositifs de droit commun. Donc, c'est des projets qui sont en cours. Voilà, il faut savoir qu'un parcours d'accompagnement, ça peut être long. Tout ne se fait pas en deux mois. Il faut réfléchir au projet. Donc, l'action Avenir en Main, c'est vraiment remobiliser le jeune, le faire revenir à la Mission Locale pour après travailler sur le projet professionnel, sur tout ce qu'il y a autour du projet. Donc, effectivement, ça permet de raccrocher. Et aujourd'hui, on accompagne des jeunes décrocheurs qui étaient sur ce dispositif.

06:25 Floriane

Si on zoome à présent sur le dispositif, Objectif Réo, quels leviers cherche-t-on à activer chez les participants ? Comment s'y prend-on ?

00:06:33 Élise

Alors, objectif Réo, son but, c'est de permettre à des étudiants qui sont en première année à l'Université, à Jean Moulin-Lyon 3, d'arrêter leurs études qui ne leur conviennent pas. Donc, on est quand même sur un profil d'étudiants qui est déjà diplômé, puisqu'ils ont déjà un bac. Donc d'arrêter leur licence actuelle ou leur BUT. Et au lieu de décrocher, d'intégrer Objectif Réo pour une durée de trois mois. Donc, nous, on est sur trois mois pour les dates Parcoursup. L'idée, c'est pendant trois mois, on va travailler le projet professionnel avec des cours de ce qu'on appelle PPP : Projet Personnel Professionnel, pour vraiment découvrir ce qu'ils aiment faire, découvrir différents métiers et travailler les dossiers Parcoursup. En parallèle, ils ont des remises à niveau dans tout ce qui est matières fondamentales : français, maths, anglais, informatique, éco-gestion. Et, également des visites dans tout ce qui est institutions, comme les visites au Théâtre des Célestins, des rencontres avec des organismes de formation comme les IUT, des présentations de BTS, des présentations de métiers également sous forme ludique. Pour qu'ils puissent vraiment construire pendant ces trois mois, leur projet professionnel, se positionner sur Parcoursup, faire un dossier Parcoursup, prenant en compte tout ce qu'ils ont fait pendant trois mois. 

00:07:43 Floriane

Quelles sont les compétences qu'ils développent en réalité et qui leur resserviront plus tard ?

00:07:47 Mélissa

La confiance en soi, ça on l'a dit. Gagner en maturité. Sur ces dispositifs, ils savent aussi qu'ils peuvent se tromper en fait, qu'ils ne sont pas les seuls. On a le droit de se réorienter, on a le droit de se tromper. Mais au lieu de dire, « c'est un échec, j'ai raté une année, j'ai raté », des choses comme ça, non : « Qu'est-ce que ça a pu m'apporter ? Aujourd'hui, je suis en capacité de me remobiliser et de faire de cet échec, justement, quelque chose qui va me permettre d'avancer en fait. »

00:08:16 Élise

Ce qu'on peut leur amener, c'est de la curiosité. Être curieux. Et leur faire découvrir des choses qu'ils ne connaissent pas. Et on va chercher à rendre les jeunes autonomes. Nous, on travaille à accompagner le jeune. On ne l'aide pas à trouver une solution, mais on l’accompagne, on le rend acteur pour que tout ce qu’il va acquérir avec nous lui serve tout au long de son parcours.

00:08:39 Floriane

On va finir avec notre dernière question. Si vous n'aviez que trois mots pour résumer le sujet du jour, pour inspirer, pour que chacun, à son échelle, apporte des briques qui viennent construire un paysage comme un futur en perspective… quels sont les mots que vous choisiriez ?

00:08:53 Élise

Écoute, de la part des professionnels. Arriver à écouter des jeunes en situation de décrochage sur ce qu'ils veulent vraiment, et leurs peurs aussi. Et bienveillance, on va le faire revenir très souvent. Et puis…

00:09:09 Mélissa

Je dirais de la patience parce que on est dans une société qui va vite et il faut tout faire tout de suite. Et ces jeunes, il faut leur donner du temps pour réfléchir. Et voilà, je dirais la même chose. Bienveillance, écoute et patience.

00:09:24 Floriane

Merci beaucoup à toutes les deux.

On retiendra que apprendre à mieux se connaître, gagner confiance en soi, ouvrir le champ des possibles pour se projeter, c'est ce dont les jeunes ont besoin pour penser leur avenir. Les dispositifs de remobilisation fleurissent et apportent donc des supports pour se raccrocher. Mais en dehors, en tant que professionnels, nous aussi, on peut peut-être participer à créer ces interstices qui font germer les idées, les vocations et tout simplement la motivation. Alors n'hésitez pas, vous aussi, à partager vos idées et vos retours d'expérience en commentaire.

Générique 00:09:53

En attendant de vous retrouver autour d'un prochain sujet, nous vous invitons à nous suivre sur LinkedIn et sur notre site Internet viacompetences.fr, qui regorge d'infos et de pépites pour les professionnels de l'orientation, de la formation et de l'emploi.

En résumé

Remobiliser, ce n'est pas seulement remettre en mouvement ; c'est offrir au jeune l'interstice nécessaire pour redevenir acteur de son propre récit.
Dans cet épisode, nous explorons comment transformer la rupture en une opportunité de rebond.

Pour éclairer ces parcours de reconquête, nous recevons deux expertes de terrain :

  • Élise FERRET, responsable du dispositif Objectif Réo à l’Université Lyon 3. Elle accompagne les étudiants décrocheurs pour transformer leur droit à l'erreur en levier de maturité.
  • Mélissa KASSOURI, de la Mission Locale de Givors, coordinatrice du dispositif Avenir en Main où les jeunes décrocheurs expérimentent des activités surprenantes et pensées pour libérer la parole et restaurer la confiance.

Avec elles, nous revenons sur la définition même du décrochage, dans ces réalités et sans parler chiffres, pour comprendre l'isolement social et la perte de sens qui précèdent l'absence physique. 
Mais c’est aussi une panoplie d’approches et méthodes inspirantes qu’elles nous présentent. De la boxe libératrice aux modules de Projet Personnel et Professionnel (PPP), en passant par les visites culturelles ou d’entreprises, c’est une boite à ressources dans laquelle piocher pour redonner du rythme et de la routine qu’elles partagent.

Parce que, finalement, admettre le droit à l'erreur au rang de compétence est peut-être la meilleure manière reconnaitre la valeur d’un « échec » et que c’est au sein d’un collectif de pairs que cette vérité peut germer : écoutez cet épisode pour éclairer votre quotidien professionnel et tracer, avec les jeunes, de nouveaux repères.

 

Références – Pour aller plus loin :

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Crédits Illustrations sonores

Musique Dude – Patrick Patrikios ℗ YouTube Audio Library